SEEK BROMANCE
A la recherche d'un autre récit
On aime à dire que les titres sont programmatiques ; mais Seek bromance n'a rien d'un programme, au contraire.
Ce film n’est pas le récit d’un trauma ou d’une maladie. Ou s’il est question de maladie, Samira Elagoz pose bien davantage la question de ce qui nous rend malade (sick bromance).
Seek bromance prend le temps, 4 heures de film pour éprouver le devenir de deux corps qui se cherchent, car le film est aussi le témoignage d’un parcours — vitesse et immobilité ; mouvement et figure figée ; l'aller, le demi-tour, l'impasse, la sortie de route. La voiture se déplace, Cade et Samira sont confiné·es en pleine pandémie de coronavirus dans un appartement, iels dansent dans le désert, iels se prennent en photos, iels se musclent, écoutent de la musique forte à travers les autoroutes de Los Angeles, expérimentent les injections de testostérone.
Cade est à un stade plus avancé de sa transition. A ce moment, iel choisit de performer une masculinité tout en postures viriles, en ossature tracée, en musculature appuyée — son profil de demi-dieu grec surgissant aux quatre coins des pièces.
Le corps, la T, l’effet de la T sur le corps — qu’est-ce qu’on devient à la fin du parcours ? Quel est le but ? Le parcours a-t-il seulement une fin ?
You remind me of someone who I
A. Invented
B. Destroyed
Il n'existe pas de parcours type de transition.
D'ailleurs, Cade ne suivra pas le parcours balisé du devenir masculin ; nous apprendrons d'ailleurs sa non-binarité à la fin du film.
Nous sortons des récits linéaires. Nous ne passons pas d’un point A à un point B, nous sommes en plein dans le devenir qui bégaie, qui hésite, l’involution comme dirait Deleuze, qui ne présuppose pas d’amélioration constante, pas de ligne droite, juste des lignes de fuite ou juste, du moins, leur possibilité.
Samira Elagoz pose d'emblée qu'il est intéressé par le récit. Qu'est-ce que je vais raconter ? Qu'est-ce qui est intéressant de raconter ? Quelle version de l'histoire viendra pimper mon autobiographie ?
La fiction est au cœur du film, pas tant comme ce qui est faux et ce que l'on joue sachant que cela est faux, mais bien plus comme ce qui est fabriqué, construit plus ou moins sciemment. Alors nous avons l'entière liberté d'attraper les couteaux et les seringues, de tout abattre dans un grand geste démiurgique, et de jouer dans les débris avec toute la fureur et la passion dont nous sommes capables. La fiction non pas comme un simple à côté ou en dehors de la vie, mais comme étant un déploiement de la vie elle-même.
Quelles fictions désirons-nous (ré)inventer ? Quel spectacle souhaitons-nous incarner, devenir, donner à voir ?
Le devenir & l'amour
Monstre
Men
Machine
En plein désert, Samira filme Cade réciter un poème qu'iel a écrit. Un poème sur un papillon. Le papillon hiboux est une espèce mangée par les hiboux. Il possède un œil de hiboux (d'où son nom) sur chaque aile pour imiter cet autre qui le dévore. Le papillon hiboux, en quelque sorte, devient son prédateur.
Qu’est-ce que je deviens en prenant de la testostérone ? Un homme ? Un monstre ? Un vampire ? De quoi je me nourris ?
Il n’y a pas de schéma évident. Tout peut valser en éclats. Absolument tout. Ici naît le vertige et la sensation de la chute. Mais la chute peut être belle s’il reste quelqu’un, en contrebas, pour nous rattraper.
Pour autant, il y a du sang et de la blessure, nous ne sommes pas toujours glorieux·ses ; nous sommes parfois confits dans notre désir, nous cuisons à feu doux dans nos frustrations, nous ne savons plus nous y prendre, nous devenons insistant·es et maladroit·es ; nous aimons, mais nous ne parvenons plus à trouver la forme à donner à cet amour.
Cade Moga et Samira Elagoz en témoignent tout au long des discussions qu'iels entretiennent pendant le film.
« Quand je fétichise quelque chose, je n’ai pas simplement envie d’être avec cette chose : j’ai envie d’être cette chose. » Cade Moga
Désirons-nous devenir ce que nous aimons ? Où est ma frontière ?
Seek bromance ne répondra pas à toutes ces questions, car on ne doit pas cesser de (se) les poser.
La fabrique de soi
Et peut-être que Seek bromance est salutaire en ce qu’il montre cette quête infinie, infernale aussi, du rapport que nous entretenons à l'expression de nous-mêmes. Le genre est une performance, oui, le genre est une expérimentation, le genre est un happening quotidien. Que cela se fasse dans la joie, la douleur ou le chaos, cela se fait quand même ; car les normes de la société sont rudes et nous laissent difficilement les corps libres.
Le jeu des miroirs.
Au tout début du spectacle, on voit Samira Elagoz, vraisemblablement encore au début de sa transition, se faire une injection de testostérone encerclé de miroirs qui déforment plus ou moins son reflet.
Le jeu des perceptions.
« Si personne n'est témoin de votre transformation, êtes-vous en train de vous transformer ? » (Samira Elagoz)
D'où l'importance de documenter, de produire des images, de laisser des traces de soi-même, de ne pas tout brûler dans un champ.
Nous advenons en permanence, en cela, nous sommes nos propres monstres et nos propres dieux créateurs. Mais ce que nous étions ne meurt pas forcément derrière nous. Il n'est pas toujours nécessaire de faire sauter le corbillard.
La caméra comme outil de capture. La caméra comme troisième œil.
Je te regarde toi ou la caméra ? Tu me regardes moi ou l’image que renvoie la caméra ? Quel est ce regard que je porte sur moi-même ?
Le regard est trop souvent carcéral, il nous piège et nous enferme. Il nous empêche, il nous ligote les mains et le cœur. Mais il peut aussi être le trip ultime de notre délivrance.
La question fondamentale de Seek bromance, est, je crois, qu'est-ce qui nous délivre ?
Samira Elagoz nous invite à une autre « pratique du regard ». Il dit lui-même dans une interview « Au lieu d'imposer à quelqu'un la tâche de s'adapter à une norme esthétique pour que je puisse l'identifier, je cherche à modifier ma propre perspective. »
Et peut-être que c'est là que réside la grande force de ce film qui ne cherche pas tant à résoudre quoi que ce soit aux questions qu'il soulève, mais qui a le courage de proposer un autre cadre perceptif au sein duquel le regard ne serait plus une réserve de clous, mais un putain de ciel ouvert.